A la guerre comme à la guerre: manger

« Il semble, à présent, que nous soyons nés pour faire la guerre, coucher dehors par n’importe quel temps, manger chaque fois qu’on trouve à manger, et tout ce qui peut se manger. Vous avez une nappe sur votre table ? Des cuillers, des fourchettes, toutes sortes de fourchettes, de verres, de tasses, et quoi encore? Nous avons, nous, notre couteau de poche, notre quart, nos doigts et ça suffit… » écrit Maurice Genevoix à sa famille.

Manger, c’est à la guerre comme à la guerre, quand on peut et comme on peut !…

En général très mal lorsque l’on se trouve dans les tranchées, parce que les cuisines sont installées à l’arrière, dans des endroits protégés, comme à Marbotte, au pied du Bois d’Ailly, abritées dans des excavations à flanc de colline. La nourriture doit être acheminée sur plusieurs kilomètres, à dos d’homme, dans de grands « bouthéons », le café (le « jus ») dans des seaux de toile, le pain (« les boules ») dans des sacs. Tout cela arrive froid à destination, et il n’est généralement pas possible de réchauffer, ce qui rend l’ordinaire déjà peu appétissant: haricots, nouilles collantes, riz au gras, singe (bœuf en conserve filandreux), encore plus affreux. Et parfois le ravitaillement n’arrive pas parce que les cuisiniers ont été attaqués en route ou se sont perdus, il faut alors passer de longues heures le ventre vide, parfois même sans rien à boire.

Au cantonnement, c’est généralement mieux, d’abord parce que l’on mange chaud :

Maurice Genevoix encore : « Et nous mangeons, enfin, des biftecks graisseux qui brûlent les doigts ; nous buvons le jus, sans sucre, mais bouillant, et dont la bonne chaleur coule dans notre corps comme une onde vivifiante… »

Et puis les commandants de compagnie gagnent en popularité en faisant améliorer l’ordinaire: une meilleure viande, des fruits, de la bière… sont dénichés dès qu’un peu d’argent a été récupéré. Le Sergent-major Galliet raconte qu’un fourrier ayant acheté à un pâtissier de Commercy toute sa fournée de madeleines (la spécialité locale), celles-ci durent être réparties en catastrophe pour monter au front, ce qui n’était pas prévu !

Madeleines_de_Commercy

Les familles des soldats ont aussi à cœur de les réconforter en leur envoyant, outre toutes sortes de vêtements chauds, des provisions et des friandises. On peut parier que dans les colis des Franc-comtois se trouvaient souvent des saucisses de Morteau et de Montbéliard, ou encore du metton de cancoillotte à faire fondre sur les feux de camp de l’arrière.

Pas de répit pour le 171e

Le 26 décembre donc, tout le régiment descendit à Commercy, jolie petite ville à proximité du Bois d’Ailly, pour y cantonner et prendre à l’abri de la caserne Bercheny un repos bien mérité. Les soldats en profitèrent, après avoir retrouvé une hygiène normale, pour nettoyer et réparer leurs effets.

Cette halte fut cependant de très courte durée: le 2 janvier ordre fut donné à tout le régiment de remonter au Bois d’Ailly. L’étape (16 km), sous la neige, fut rude.

Le 1er et le 2e bataillon s’installèrent directement dans les tranchées et y restèrent jusqu’au 15 janvier.

Le 3e resta en réserve à Pont-sur-Meuse. Chargé le 8 janvier d’aller soutenir le 56e RI dans l’occupation d’un entonnoir créé par un obus,  cette aide s’étant avérée inutile il fut renvoyé au cantonnement à Commercy le 10.

« …était-ce habitude nouvelle, on nous remettait en caserne. Pour combien de temps ? …avoir fait tant de chemin pour si peu de répit, ce n’était pas la peine, on se moquait de nous. » écrit le Sergent-major Galliet, un du 171eRI, dans ses souvenirs publiés dans les années soixante.

Le 11 janvier à 23h, en effet, le 3e bataillon repartit pour le Bois d’Ailly où il arriva le 12 janvier à 7h (après avoir marché une grande partie de la nuit) ; une mission de choix lui était confiée: attaquer le 14 janvier une tranchée ennemie, selon une procédure bien réglée sur le papier par l’Etat-major. Une mine en explosant devait créer un entonnoir au milieu de cette tranchée. C’est la douzième compagnie  qui fut chargée d’aller occuper l’entonnoir et de prendre pied dans la tranchée allemande de part et d’autre de celui-ci. L’affaire réussit tout d’abord, mais les renforts ayant été –une fois de plus- décimés par « un tir malheureux d’une de nos batteries de 75 » (8 morts et 8 blessés dont l’officier, quand même !), et les Allemands ayant contre-attaqué violemment, il fallut se résoudre à se replier.

Pertes pour la compagnie : 1 officier blessé, 86 hommes de troupe tués ou blessés.

Annexes: Les tranchées

Ouvrages utilisés:

les mêmes que pour les articles précédents. Et aussi « Les Poilus » de Pierre Miquel.

La photo prise par Loys Roux, prêtre dans le civil, et remarquable photographe amateur, est tirée du livre « Entre les lignes et les tranchées », Jean -Pierre Guéno et Gérard Lhéritier, Gallimard 2014

Annexes: Noël au front

Ouvrages utilisés:

Les mêmes que pour l’article le miracle de la Marne.

Surtout celui de Jean-Yves le Naour: 1914, la grande Illusion, auquel j’ai carrément pompé une phrase entière à propos des fraternisations!

Les tranchées

Au début de la guerre, l’Etat-major français ne comptait que sur l’offensive et n’avait donc pas prévu que les soldats devraient, pour se protéger du feu ennemi, s’enterrer. La troupe n’avait donc jamais été préparée à cela, même si une petite pelle figurait au fourniment militaire (voir article précédent, « les pantalons rouges »).

Très vite, cependant, devant l’impossibilité de déloger l’ennemi de ses retranchements (les allemands, ayant retenu les leçons de la guerre russo-japonaise, avaient dès l’invasion prévu de consolider les positions conquises au moyen de tranchées bien construites et bétonnées), les Français se mirent eux aussi à creuser des sortes de fossés, vite appelés « tranchées ».

Voici un exemple de ce travail, décrit par Maurice Genevoix dans « Ceux de 14 » :

« En cinq minutes nous sommes à la haie d’épines que nous devions atteindre. Nous nous déployons en tirailleurs devant elle, presque dessous. Les hommes, le plus vite qu’ils peuvent, creusent la terre avec leurs petits outils, coupant les racines avec le tranchant des pelles-pioches. Au bout de quelques heures nous avons une tranchée étroite et profonde. »

Une fois creusée, la tranchée pouvait être élargie, étayée par des sacs de terre, du côté de l’ennemi, des abris ou « cagnas » y être aménagées contre la pluie ; de pluie il n’en manquera pas pendant toute la guerre, si bien que la troupe pataugera souvent dans la boue!

On le voit sur la photo ci-dessous, illustrant bien le côté « bricolage » de beaucoup de tranchées françaises.

tranchee

Les lignes devaient aussi être étalées en profondeur, réseaux parallèles de première et deuxième lignes, tracés en zigzag pour éviter les tirs en enfilade, reliés par des boyaux de communication.

Pour être prévenus d’une éventuelle attaque, des fils de fer auxquels étaient attachées de boîtes de conserve vides… mais ce dispositif, activé la nuit par le vent ou des animaux empêchait les poilus de dormir !

Au départ du moins, la vie dans les tranchées était loin d’être perçue comme un enfer : après les longues marches laissant les pieds en sang, les attaques meurtrières en rase campagne, elles apparaissaient plutôt comme des refuges: sur le journal de marche, pour les jours passés dans les tranchées peu de pertes humaines sont enregistrées.

Bonne Année 1915!

L’année 1914 se terminant, l’Etat-major découvre qu’il n’y a pas de solutions classiques à la paralysie du front: il faudra patienter jusqu’au printemps pour reprendre l’offensive et –espérons-le- faire un sort définitif à l’ennemi; la défensive a fini par s’imposer sur l’offensive, moins coûteuse en hommes (300 000 Français et 260 000 Allemands sont morts en 1914, ce qui en fait l’année la plus meurtrière de la guerre) mais démoralisante. Chaque camp, dans le froid, l’humidité et l’ennui, tient ses tranchées. Le Généralissime Joffre, patelin, invente un nouveau terme qui fera florès en 1915: le grignotage, dont on a vu quelques exemples dans les attaques peu fructueuses menées en octobre et novembre au Bois d’Ailly.

Les Allemands quant à eux, rêvent d’un plan Schlieffen à l’envers : repartir à l’assaut de la Russie, pour voler au secours de l’Autriche en diffficulté, quitte à dégarnir un peu le front de l’ouest, figé par l’hiver.

Alors vivement 1915 pour que cette guerre finisse !… l’illusion continue

A l’arrière on s’envoie des cartes de vœux comme celle-ci, avec de jolis Poilus à la tenue impeccable, bien rasés et très propres, ce qui n’avait rien à voir avec la réalité et énervait beaucoup les soldats quand ils les découvraient !

nouvel an 2015

Le 26 décembre, les trois bataillons du 171e RI se sont rendus isolément à Commercy pour y cantonner, mais attention, comme l’écrit dans son ordre le Colonel de Certain: « les chefs de bataillons s’efforceront d’utiliser au mieux le temps passé en réserve pour remettre leurs bataillons en main ». Pas question d’un repos amollissant…